Y’en a qui disent que les Îles n’ont pas tout le temps eu l’air de ce qu’elles ont l’air aujourd’hui. Pis ça, je le crois. Y disent qu’au début-début, il y aurait eu un certain Jacques, aux Îles… Un jour, il paraît que Jacques aurait pêché son tout premier poisson qu’il aurait ensuite fait cuire sur le bord de la mer, sur un petit feu de camp improvisé. Il aurait adoré. Tant et tellement qu’il aurait répété l’expérience très souvent par la suite.
Jusqu’au jour où Marie-Claire, sa femme, aurait fini par lui demander de lui en rapporter un à elle aussi. Pas de raison qu’elle ne profite pas, elle aussi, du nouveau talent de pêcheur de son homme. Et à partir de ce jour-là, Jacques aurait toujours pris soin de pêcher au moins deux poissons : un pour lui et un pour sa Marie-Claire. Chaque jour, ils mangeaient le fruit du dur labeur de Jacques.
Mais la rumeur a commencé à courir aux Îles que Jacques pêchait du godam de bon poisson. Pis tranquillement pas vite, Roger lui en a demandé un, puis Éphrem en face de chez eux, Gérard l’éclopé et Steve à Phil Cummings aussi. Tout le monde du canton était greillé en poissons grâce à Jacques. En tous les cas, c’est ce qu’y disent.
La première fois qu’il en a offert à la veuve à Léon au p’tit Edwin, celle-ci lui a donné un peu d’argent en retour. C’était la première fois que son poisson lui rapportait autre chose que le sourire satisfait des gens. « Justement, Jacques, masse fait que tu chargerais pas un p’tit prix pour ton poisson, astheure », que lui aurait demandé Marie-Claire. « Pas grand-chose, juste pour dire que c’est pas vraiment gratis ». Au début, il ne voulait rien savoir de ça. « Pas question qu’on me paye pour ça », qu’il aurait répondu. « Je fais juste ça pour faire plaisir au monde, moi. Pas pour faire d’la grosse money ».
Sauf qu’y’en a qui disent que Jacques aurait fini par se laisser tenter pareil. Oui, parce que du jour au lendemain, la rumeur continuant de courir aux Îles plus vite qu’une gastro dans un CPE, il avait plus de commandes que la salebarbe qu’il avait tricotée lui-même était capable d’en prendre. La rareté crée la richesse, comme on dit. Et ça devenait normal de demander un dédommagement monétaire pour le temps passé dans l’eau. Sans compter que de plus en plus de clients demandaient de fileter les poissons. On dirait pas, mais ça demande du temps, ça aussi.
Y’en a qui disent que c’est à ce moment-là que le monde a commencé à lui demander de plus en plus de poissons. Une douzaine pour Roger, une dizaine pour Éphrem en face de chez eux, trente-cinq pour Gérard l’éclopé et une cinquantaine pour Steve à Phil Cummings. À se demander ce qu’ils font avec tous ces poissons-là… Et c’est là que Jacques se serait acheté une plus grande barque. Sauf que ça lui a coûté cher, cette nouvelle grande barque-là. Fait qu’il a monté le prix de ses poissons encore une fois pour rentrer dans son argent. Mais comme les prix étaient de plus en plus élevés, ses clients commençaient à petouner : « À ce prix-là, si je trouve une arête, je demande un remboursement, je veux que chaque filet soit emballé individuellement, et j’exige la livraison à domicile ! » C’est pas mêlant, Jacques a été obligé de s’engager quelqu’un pour l’aider. Mais un employé, ça coûte cher, fait qu’il a monté ses prix. Encore.

Le prix des poissons à Jacques était rendu tellement étarqué qu’y’en a qui disent que plusieurs de ses habitués ont commencé à slaquer un peu sur les commandes. C’est le cas de Roger, Éphrem en face de chez eux, Gérard l’éclopé et Steve à Phil Cummings. La veuve à Léon au p’tit Edwin pis les autres riches des Îles ont continué, eux, de manger les poissons à Jacques. Mais les autres n’avaient plus les moyens de s’en payer. Fait que le poisson à Jacques est devenu un produit pour les riches et inaccessible pour les autres. Et tranquillement pas vite, la ressource s’est épuisée, et on n’a plus entendu parler des poissons de Jacques.
Y’en a qui disent que c’est exactement ce qui est en train de se passer avec les Îles. Les prix montent en flèche; il y a des pénuries de main-d’œuvre et de logement. Mais d’un autre côté, on veut de plus en plus de touristes sur une période de plus en plus longue. Y’en a qui disent que les Îles deviennent lentement un produit pour les riches et inaccessible pour les autres. Pis ça, j’ai peur que ça arrive.
On se r’parle !
LEXIQUE MADELINOT
Étarqué, petouner : tous ces mots-là sont expliqués dans le lexique madelinot →





