Madelimots

Déglober, badjeuler, whate squall… nos madelimots, s’effacent chez les jeunes. Une chronique pour faire vivre nos régionalismes d’une génération à l’autre.

Ça fait zire. Dans l’râclo. Être décalventré. Être en train de badjeuler. Aouindre quelque chose…

De simples mots ou expressions qui sont si importants pour notre unicité. Pas pour ce qu’ils veulent dire, mais pour la couleur unique qu’ils ajoutent à nos conversations. Comme une carte d’identité claire qu’on brandit à la face de nos interlocuteurs. Un passeport qui vient préciser « à qui c’qu’on est l’garçon ou la fille ». Un Polaroïd de notre passé croqué sur le vif et exposé au grand jour. Une façon de se tenir debout.

Cette semaine, une fille a pris contact avec moi par courriel parce qu’elle voulait me parler de mes chroniques dans l’Acadie Nouvelle et dans le Radar pour un projet de recherche. Étudiante à la maîtrise en linguistique à l’Université de Moncton, elle s’intéressait aux mots madelinots qu’on peut retrouver dans mes textes. Une belle rencontre qui m’a éclairé sur l’importance peu banale de partager cette richesse que sont nos régionalismes. Parce qu’à travers ses recherches, elle a questionné aussi des jeunes de la Polyvalente pour voir si nos mots et expressions bien de chez nous continuent de se transférer de génération en génération. Si nos jeunes savent ce que c’est que d’être en train de déglober ou ce qu’on doit comprendre si quelqu’un dit qu’hier y a eu whate squall dehors. J’avoue que ses résultats, même partiels, m’inquiètent un p’tit brin… 

En gros, on dénote assez rapidement que les plus jeunes ne connaissent pas tant nos régionalismes. Ils ne les entendent pas autant que nous, nous les entendions quand on avait leur âge. Ils tentent de deviner la définition de certains mots que l’étudiante en question leur a soumis, mais on voit très bien qu’ils ne la savent pas vraiment. Ils y vont clairement à la guess. Ce savoir-là s’efface… tranquillement pas vite. 

Ça fait gorziller. Tomber sur une grosse bouillée. En prendre des p’tites bichetées. S’étarquer…

Même si, au fond de moi, je ne suis pas surpris de cette constatation, ça m’a quand même donné un coup. Ce n’est pas éternel. Ça m’a rappelé que le langage, l’accent, les mots et expressions d’une communauté seront vivants tant et aussi longtemps qu’on les dira et qu’on les fera entendre. Partout. Aux Îles, comme ailleurs. Y’a pas grand-chose de plus stimulant pour moi que de voir une face remplie de points d’interrogation quand je lâche un mot bien madelinot en plein meeting, à Montréal. Je saute chaque fois sur l’occasion d’expliquer ce que ça veut dire. Parce que sinon, peut-être qu’un jour, nos parents et nos grands-parents seront les seuls à qui nous pourrons parler notre vraie langue avec toutes ses fioritures et ses emprunts. 

Les régionalismes sont essentiels dans l’affirmation d’une population. Ils permettent de maintenir vivante la mémoire collective et de transmettre les traditions communes. À nous de s’assurer qu’ils ne deviennent jamais un folklore dépassé. En utilisant des mots, des expressions ou des tournures de phrases spécifiques à notre région, on exprime notre appartenance à une communauté locale forte. On résiste à une uniformisation culturelle et linguistique, et on affirme haut et fort qui nous sommes tout en préservant un patrimoine riche et vivant. 

Être malengoulé. Rabousiner de quoi. Faire son fatchin. Finir tout en nage. Djomper en quelque part…

Les régionalismes. De simples mots ou expressions qui sont si importants pour notre identité. De la couleur à nos conversations. Des feux d’artifice dans notre langue parlée. Ils racontent ce que notre discours ne raconte pas. Ils expliquent ce qu’on ne prend pas toujours le temps d’expliquer. C’est notre passé qui s’impose dans notre présent. Une carte de visite extraordinaire qui témoigne de l’histoire, de la diversité et des valeurs de notre communauté. Chacun de nos madelimots porte avec lui un riche patrimoine culturel, une tradition, et une histoire qui sont propres à chez nous. Assurons-nous de le faire voyager d’une place à l’autre, mais surtout d’une génération à l’autre. 

On se r’parle ! 

Si vous avez le goût de réagir au texte, me raconter vos souvenirs là-dessus, écrivez-moi.

Je lis tout.

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