Les gens de par chez nous III

Une île, c’est yèque un bout de terre entouré d’eau : c’est le monde dessus qui en fait un pays. Chronique sur les gens des Îles-de-la-Madeleine.

Les gens de par chez nous sont riches de leur originalité. Ils sont les témoins vivants de notre façon d’être. Ils sont le gars à machine, la fille à chose. La p’tite pirate, le gros bedou, la djypentwice pis le grand fanal.

Y a ceux qui sont jamais partis. Sauf pour leur p’tite drive annuelle à Moncton. Les fidèles, toujours au poste à garder la maison, le quai, les Îles comme on garde un feu de camp allumé sur la plage l’été. Ils connaissent chaque tournant des chemins les yeux fermés, chaque nom de famille collé à chaque bout de terrain, pis chaque prénom du père qui suit généralement le prénom de l’enfant que tu veux interpeller. Comme une façon de toujours garder vivant ceux qui nous ont précédés. Une île, ça a besoin d’un ancrage fort, pis c’est eux autres.

Y a ceux qui sont partis… pis qui sont revenus. Y reviennent avec un accent tout mêlé, des habitudes de ville qui leur collent après, pis une drôle de nostalgie. Celle qui poigne un mardi soir de février quand on réalise que le vent de la ville ne sent pas la mer. Ils reviennent aux Îles avec un regard neuf. Ils nous réapprennent à r’garder à nouveau c’qu’on avait fini par pus voir à force de vivre dedans. C’est aussi ça les gens de par chez nous.

Y a les jeunes qui reviennent, après les études. Un diplôme, une job, des idées plein la tête. Mais ceux-là, ils sont pas revenus pour retrouver les Îles comme dans leurs souvenirs d’enfance, mais pour les redessiner à leur convenance. Ils ouvrent un café oùsse qui avait rien, ils achètent la business à papa, reprennent le bateau à pepé ; ils deviennent présidents de ceci, directrices générales de cela. Eux autres, ils empêchent les Îles de devenir un musée. Une place, ça meurt pas quand le monde s’en va, ça meurt quand pus personne a envie d’y revenir. 

Y a les gens de souche, et ceux qui s’installent et cherchent à se soucher. Qui s’intègrent pendant que d’autres se désintègrent. Une petite place comme les Îles, ça s’ouvre pas à tout vent. Ça apprivoise, ça prend son temps. Mais ça sait reconnaître ceux qui viennent pour vrai, ceux qui arrivent le cœur en avant plutôt que les mains pleines de projets. À ceux-là, on ne demande plus d’où ils viennent, on tchèque s’ils poussent dans le sens du vent. Ces nouveaux Madelinots ouvrent des portes qu’on avait fermées, ils nous obligent à nous expliquer. Et c’est souvent là qu’on comprend mieux qui c’qu’on est. Pis un jour, sans trop savoir quand exactement, on arrête de dire « du monde d’en déhors » pour dire, tout court, « des gens de par chez nous ».

Pis y a ceux qui sont partis pour de bon. Ceux qui reviennent deux semaines par été pis qui passent l’autre cinquante à en parler. Ils ont une plaque des Îles su’ l’char, une photo de la Light du Borgot dans leur bureau, pis y corrigent le monde qui dit « Madelinois ». Ils savent les nouvelles de la place mieux que ceux qui y vivent. Et quand ils débarquent du bateau au mois de juillet, la face collée dans l’vent, ils sont chez eux autant que les autres. Une île, ça se traîne dans ses bagages toute sa vie. C’est aussi ça les gens de par chez nous.

Les gens de par chez nous sont riches de leur originalité. Ils sont le gars à machine, la fille à chose. La p’tite pirate, le gros bedou, la djypentwice pis le grand fanal. Tous ces gens-là, je les aime d’amour. Parce qu’une île, c’est yèque un bout de terre entouré d’eau. C’est le monde dessus qui en fait un pays.

On se r’parle !

Si vous avez le goût de réagir au texte, me raconter vos souvenirs là-dessus, écrivez-moi.

Je lis tout.

On se r'parle - No 1
On se r'parle - No2
On se r'parle - No3
On se r'parle - No4
On se r'parle - No5

En savoir plus sur Hugo Bourque — auteur madelinot

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture