Sur le parking du Dixie Lee : l’arrivée du Lucy Maud aux Îles

Frites, Craven A et potinage : souvenirs d’enfance aux Îles, quand toute la famille allait voir le bateau accoster au quai de Cap-aux-Meules

Sur le parking du Dixie Lee

On va t’i’ au bateau?

Un élan après, j’étais assis dans l’char avec papa et maman et on roulait vers le quai de Cap-aux-Meules. Dès que l’été se montrait le bout du nez, dès que les touristes commençaient à débarquer sur nos belles îles, comme plusieurs de par chez nous, l’activité sociale numéro un devenait : aller voir le Lucy Maud arriver. Comme si l’on n’avait jamais rien vu de notre vie. 

Évidemment, la p’tite drive qui nous menait au quai ne pouvait pas être complète sans la musique western de l’émission anglophone de CFIM. Buck Owen nous chantait son Together Again à pleine tête dans la vieille Mercury Comet jaune à papa. Pendant le trajet, je suivais le chemin des yeux. Et je vous jure que je le voyais très bien… à travers le plancher troué par la rouille. Mais ça, c’est une autre histoire. 

À l’époque, la meilleure place pour aller voir le bateau arriver était sur le parking du Dixie Lee. On parle ici du temps où ledit restaurant était aux premières loges, quand l’étoile scintillante de la serveuse semi-asiatique qui fait frire du poulet aux épices cajuns brillait en face de l’Association touristique. Comme si on avait voulu accueillir notre visite à grands coups de snacks de côtes. C’était la meilleure place pour deux excellentes raisons : premièrement, parce que c’était juste en face et deuxièmement, parce que ça venait presque toujours avec un casseau de frites, beaucoup de sel et encore plus de ketchup.

Il fallait évidemment arriver de bonne heure si on souhaitait avoir une bonne place. Parlez-moi pas de la deuxième ligne de chars; il fallait être dans la première, sur le bord du chemin, sinon ça ne valait pas la peine. La rangée d’en arrière, c’était pour ceux qui avaient hésité trop longtemps avant de venir, qui regardaient l’activité de haut avant de se rappeler qu’on est tous aussi curieux les uns que les autres. 

Ce qui était fascinant, c’est qu’on n’attendait personne. Pas de visite, pas de surprise, rien. On venait juste là pour sneaker. Pour compter les Westfalias avec leur moteur de tondeuse, les gros campeurs qui allaient dormir sur le parking de la COOP ou les poteux qui débarquaient à pied avec leur packsac sur le dos. 

Un coup arrivés, je mangeais très rapidement mes frites frisées puis je montais sur la bosse entre les deux sièges, accoté sur les deux appui-têtes avant. Mes yeux scrutaient alors l’horizon autour de l’Île-d’Entrée dans l’espoir de voir poindre le bout du nez du Lucy Maud à travers le petit brouillard qui rend l’île si mystérieuse. Je finissais même par sortir mes p’tites jumelles, celles qui rapprochaient les affaires d’à peu près cinq centimètres, juste pour être le premier à remarquer le bateau. 

Sur le parking du Dixie Lee... pour voir le Lucy Maud arriver

En attendant, tous les chars sur le parking ouvraient leurs fenêtres pour laisser s’envoler l’épaisse fumée de vieille Craven A qui flottait à l’intérieur, mais aussi pour palabrer tous ensemble. C’était une façon de se mettre à jour dans le potinage et le placotage. Un long moment rempli de Ah ben godam!, de Quosse tu dis là? et de Ah ben va t’assire!. Après ça, tu pouvais monter sur le perron de l’église la tête haute et les épaules r’dressées par en arrière. Personne n’allait t’apprendre la dernière nouvelle parce que tu la savais déjà. Et si tu ne la savais pas, tu avais tout en main pour l’inventer bien comme il faut. 

C’est souvent pendant que j’écoutais papa et maman parler du gars à machine et de la fille à chose, qu’il apparaissait enfin. Un petit point blanc qui deviendra grand. Mais sa croissance était in-ter-mi-na-ble. Je finissais par croire qu’il n’accosterait jamais. Qu’il n’ouvrirait jamais son immense bouche pour nous cracher ses autos sur le quai. Pourtant, quelques minutes plus tard, quand le dernier véhicule sortait du bateau, on startait la vieille Mercury Comet jaune à papa et on retournait chez nous, fenêtres et plancher encore ouverts pour éventer l’odeur de patates frites qui régnait à bord. 

À l’époque, j’étais convaincu que ce que mes yeux ne voyaient pas n’existait pas. Que de l’autre côté de la ligne d’horizon cachée derrière L’Île-d’Entrée, c’était comme une autre planète. Aujourd’hui, avec tout ce qui se passe dans le monde, avec notre manie de toujours courir après notre queue, avec notre tendance à ne plus se préoccuper de ceux qui nous entourent, je pense que quelque part au fond de moi, j’avais un peu raison : ce qui n’est pas les Îles est une autre planète. 

On se r’parle!

Si vous avez le goût de réagir au texte, me raconter vos souvenirs là-dessus, écrivez-moi.

Je lis tout.

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